Le gouvernement envisagerait la création d’un véritable «pôle bancaire public» – Il faut que cela bouge, mais en même temps prendre le temps d’une pause pour l’implantation de banques étrangères – Deux mille cadres ont quitté le secteur public pour se diriger vers les banques privées et étrangères, mieux rémunératrices Faut-il faire une pause dans l’ouverture de la place bancaire aux banques étrangères ? La ministre déléguée chargée de la Réforme financière dit sans détour, oui. “Cela n’engage que moi. On doit peut-être à un certain moment marquer une pause, avant d’agréer de nouvelles banques étrangères”, suggère-t-elle, sur les ondes de la radio Chaîne II. “À un certain moment, il faut déterminer le nombre optimal de banques à installer sur une place”. Mais, précise Mme Mentouri, “une pause ne veut pas dire arrêt” qui rappelle que les agréments relèvent des prérogatives de la Banque d’Algérie et qu’elle ne veut pas empiéter dessus. Mme Fatiha Mentouri note que la place financière algérienne est une place attractive. Onze banques se sont installées, dont 5 arabes. “Il n’y a pas besoin d’inviter davantage les banques à venir s’installer”, estime Mme Fatiha Mentouri, contrairement à M. Temmar qui, au Caire, avait regretté la faible présence des banques arabes sur le marché algérien. Il y a un certain nombre de demandes qui sont encore dans le pipeline. La ministre déléguée chargée de la Réforme financière estime que ce qui était attendu de la venue des banques étrangères, c’était d’accompagner la modernisation des banques algériennes. “Cette attente a été un peu déçue pendant quelques années dans la mesures où ces banques étrangères, étaient dans l’expectative. Elles n’ont pas développé ni la gamme de produits, ni leurs réseaux”, souligne Mme Fatiha Mentouri qui qualifie son jugement “de personnel”. Cependant, reconnaît-elle, “depuis quelques années, on sent réellement une stratégie de véritable implantation de certaines des banques étrangères”. Beaucoup d’observateurs ne comprennent pas la sortie inattendue de la ministre déléguée chargée de la Réforme financière, au moment où le gouvernement lui-même parle de la sous-bancarisation de l’économie algérienne, soit une agence pour 27 000 habitants contre une agence pour 10 000 chez nos voisins marocains et tunisiens, et une agence pour 5 000 habitants dans les pays développés. Les systèmes bancaires algériens étranglent le développement économique bien plus qu’ils ne le servent et sont enfoncés dans une spirale de sous-développements plutôt que voués au soutien d’une économie émergente. Ces systèmes financiers ne sont que les pendants d’économies nationales de rentes fondées, de manière générale, sur l’exploitation de matières premières et de ressources foncières ou paysagères, sur la recherche de profits spéculatifs ou commerciaux à court terme, bien plus que sur de véritables stratégies de développement. De là, des marchés difficiles, étroits, sur lesquels les positions qu’occupent les banques étrangères, particulièrement françaises, ne peuvent être présentés comme d’éclatants succès. S’il n’est pas question de nier les potentiels de développement qu’offre aujourd’hui l’économie algérienne, il faut également souligner les changements d’ampleur qu’ils appellent d’un point de vue bancaire et la nécessité de les aborder dans le cadre d’une stratégie globale. Les banques connaissent des problèmes de gouvernance, de manière encore plus grave, des insuffisances du management. Les observateurs relèvent une faible dématérialisation des paiements, l’usage dominant du cash, devant le chèque et loin devant le virement. Pour les entreprises, il y a absence d’ingénierie financière et de conseils adaptés. Les banques assurent prioritairement une fonction de conservation de valeurs, dont le montant décide de l’accès ou non des clients au crédit. Le manque de “culture crédit” est manifeste. Les décisions de crédit sont peu fondées sur une analyse des risques et des projets, mais dépendant surtout de la valeur des garanties patrimoniales. Ceci est dû à un manque d’expertise technique pour évaluer les risques, renforcé par le manque de visibilité sur la situation comptable des entreprises : comptes non certifiés, pratique générale de la double comptabilité favorisant l’évasion des profits et réduisant d’autant les fonds propres, etc. Parce qu’elles accumulent de nombreux impayés et défaillances, parce qu’elles sont fragilisées par un difficile traitement des contentieux (procédures judiciaires longues, coûteuses, à l’issue très incertaine, faibles incitations fiscales au provisionnement des créances en souffrance), les banques maghrébines limitent l’offre de crédit en quantité (beaucoup d’entreprises n’y accèdent pas), en qualité (peu d’engagements à moyen, long terme), ainsi qu’en termes de conditions (garantie patrimoniale impérative, cash collatéral exigé pour les opérations de commerce international). Le crédit, au total, n’est pas facile et il est cher. Mme Fatiha Mentouri affirme avoir proposé au gouvernement la constitution d’un pôle bancaire public fort Le gouvernement envisage la création d’une société interbancaire de recouvrement de créances bancaires ainsi qu’une banque d’investissement. La banque d’investissement, du point de vue de la ministre, est nécessaire à cette phase de l’évolution de l’économie algérienne, et aurait pour mission d’apporter des financements à long terme et d’accompagner les entreprises dans leur redressement en prenant des participations dans le capital. La ministre affirme que la situation financière des banques est largement assainie. Elles dégagent pour la plupart des profits. Il reste des portefeuilles à assainir, notamment sur les entreprises publiques. Mme Fatiha Mentouri affirme avoir proposé au gouvernement la constitution d’un pôle bancaire public fort. “Loin de tout dogmatisme. Je crois qu’un tel pôle est nécessaire, pour faire face à la concurrence, des banques étrangères installées en Algérie mais à l’extérieur”, souligne la ministre, expliquant que “les banques algériennes ne sont pas suffisamment capitalisées, et elles ont le devoir, l’obligation morale de faire face au financement de l’ensemble de l’économie, publique et privée”. Mme Fatiha Mentouri précise que plus de 53% des crédits sont destinés au privé. Pour les grands projets publics, cela demande des financements assez importants. Compte tenu de la réglementation prudentielle, il exigé pour les banques publiques d’avoir une capitalisation plus élevée. La constitution d’un pôle public sert justement à créer cette base et cette assise financière et la synergie nécessaire entre les banques publiques. Techniquement, la question n’a pas encore été tranchée. Cependant, en livrant ses premières réflexions, la ministre déléguée chargée de la Réforme financière estime que cela pourrait se faire par un regroupement ou par une fusion. “On verra selon les modalités les impératifs du moment”, affirme Mme Fatiha Mentouri qui parle de deux grands axes pour les banques publiques. Il y a deux banques, la BNA et la BEA qui sont, plus au moins, orientées vers le secteur industriel public et privé. Leur portefeuille respectif est composé de 75 et 80% orienté vers l’industrie. Il y à la Badr, versée dans le secteur agriculture et l’agroalimentaire et enfin la Cnep qui finance essentiellement l’habitat. La ministre précise tout de même que cette restructuration “n’est pas la priorité du gouvernement”. La concrétisation de cet axe accepté par le gouvernement, tout comme la création d’une banque d’investissement est différée dans le temps. Compréhensible : les banques publiques connaissent une véritable hémorragie de cadres Le secteur bancaire connaît une véritable hémorragie de cadres. Le phénomène a pris des proportions telles qu’il inquiète les instances officielles et les organes interbancaires agissant au sein de l’Association des banques et établissements financiers. Selon une source proche du milieu bancaire, depuis trois ans plus de 2 000 cadres ont quitté les banques publiques pour exercer dans les banques privées, attirés par des salaires plus intéressants. “Les banques publiques se vident de leurs meilleures compétences”, affirme notre source. Plusieurs réunions ont été organisées au niveau de l’Abef. Les banques étrangères, installées en Algérie, offrent des rémunérations 3 à 4 fois supérieures au salaire que perçoit un banquier dans une banque publique. Si l’Etat a procédé au renflouement d’entreprises publiques dont elles sont créditrices, c’est sur d’autres ressources qu’elles expriment leurs inquiétudes. “Notre vivier de cadres est pillé par les banques étrangères qui arrivent en Algérie, c’est dramatique”, se désespère un responsable d’une banque publique. “On les forme et quand, au bout de 6 ans de travail, ils sont fins prêts, d’autres viennent les cueillir sans effort avec des plans de carrière et des salaires plus élevés.” Avec l’élargissement du réseau de ces banques, les cadres et techniciens des établissements publics sont très convoités. “Le marché a fait émerger certaines compétences et ce sont ces compétences qui sont demandées”, explique notre source. Du coup, les organes interbancaires, agissant au sein de l’Abef, travaillent pour revoir les structures des salaires, et “mieux rémunérer les compétences qui ont de la valeur sur le marché”. Cette préoccupation “est placée comme une priorité”, pour stabiliser les équipes et arrêter l’hémorragie. Au niveau des banques, cet élément “le salaire” est considéré comme “de gouvernance”. Pour rappel, l’ordonnance du 07-01 du 1er mars 2007, relative aux incompatibilités et obligations particulières attachées à certains emplois et fonctions et qui réglemente le départ de cadres de l’Etat vers le privé. Mais, le législateur n’a pas clarifié la catégorie, le niveau et le statut des cadres qui en sont concernés. “Elle s’applique aux titulaires d’un emploi d’encadrement ou d’une fonction supérieure de l’Etat exerçant au sein des institutions et administrations publiques, des établissements publics, des entreprises publiques économiques, y compris des sociétés mixtes où l’Etat détient 50% au moins du capital ainsi qu’au niveau des autorités de régulation ou tout autre organisme public assimilé assurant des missions de régulation, de contrôle ou d’arbitrage”. L’on disait alors que l’ordonnance a été imposée par le départ important des cadres de Sonatrach vers des sociétés étrangères. Mais au-delà des artifices juridiques, la question de la gestion des ressources humaines se pose avec acuité. Notre source affirme que la question des salaires des banquiers a été prise en charge par le gouvernement. Après Sonatrach, c’est au tour des banques publiques d’envisager des mesures pour retenir leurs compétences. Depuis quelques mois, elles font en effet face à une vague de départs massifs de leurs cadres vers le privé ou les banques étrangères qui se sont développées rapidement en Algérie. Ces départs concerneraient plusieurs centaines de banquiers, considérés souvent des compétences de haut niveau. Selon des informations recueillies par toutsurlalgerie.com auprès de sources proches du ministère des Finances, les cadres des banques publiques verront leurs salaires augmenter de 35% à 40% en moyenne dans les prochains jours. Après de nombreuses hésitations, le gouvernement a donné en effet son feu vert pour de telles augmentations. Le dossier a été défendu par le ministre de l’Economie et des Finances, Karim Djoudi, en personne. Il entend ainsi donner aux banques publiques les moyens de rester compétitives face à leurs concurrentes étrangères. L’augmentation des salaires des cadres du secteur bancaire intervient dans un contexte où le gouvernement semble chercher à donner un coup de pouce aux banques publiques. Il envisage notamment de fusionner la BEA et la BNA, les deux grandes banques du pays, pour créer un pôle bancaire puissant, capable de faire face à la concurrence des géants étrangers implantés en Algérie (BNP Paribas, Société Générale, Citibank, HSBC, Deutsche Bank) et de financer de grands projets économiques. Le gouvernement a indiqué également qu’il entendait geler, au moins provisoirement, l’octroi d’agréments aux banques étrangères. Une mesure qui semble avoir comme objectif de renforcer les banques publiques.

Meziane Rabhi

Liberté economie 16 avril 2008